MUSICA MEDIANTE
Accueil du siteARCHIVES Musica Media N° 1-8, par Alexandra Musica Media N°4 avril 2006
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UNE SI BELLE AMITIE : Haydn et Mozart
mercredi 31 mai 2006

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Il l’appelait « papa » et le considérait comme son meilleur ami ; parfois aussi comme un grand-père attentionné et indulgent, puisqu’en 1785, il lui dédie six quatuors, ses « six fils » qu’il confie à sa « protection ». De son côté, Haydn, lorsque Mozart les eut joués avec lui, en fut émerveillé. Il ne se priva pas de dire à Léopold que Wolfgang avait « du goût et en outre la plus grande science de la composition. »

Entre Joseph et Wolfgang, nul doute que l’histoire de leur amitié n’ait été une affaire de « goût », qui est selon Lautréamont, le « nec plus ultra de l’intelligence ». Pourtant, que de différences dans leurs formations respectives et leurs existences ! L’un d’origine paysanne, presque autodidacte, attaché à Vienne et imprégné de sa tradition, serviteur fidèle à la cour d’un prince, malheureux en amour. L’autre, d’extraction bourgeoise, formé par un père musicien et les musiques des cours d’Europe, peu enclin aux servitudes dues aux mécènes, amoureux de sa femme. Enfin, dit-on, à Haydn les oratorios, les symphonies, les quatuors ; à Mozart, les opéras, les concertos, les quintettes. Pourtant, cette correspondance secrète autour des quatuors est émouvante et instructive. La conversation à quatre instruments multiplie à l’envi les beautés du dialogue des âmes. C’ est aussi leur jardin secret de recherche et d’exploration.

Revenons dans les années 1770. Le « Sturm und Drang » traverse l’Allemagne. La traduction approximative de l’expression est : l’ouragan, l’ardeur passionnée, l’impulsion impétueuse. Ce n’est pas le nom d’un cyclone, mais d’un mouvement artistique qui, grâce à Goethe et à Schiller surtout, offre les allures d’ une révolution : l’artiste remet en question les traditions littéraires ou artistiques et n’est tenu par aucune règle dans la création. Depuis des années, Haydn fait cela d’instinct. D’autant qu’à la cour du prince Esterhazy, la servitude pèse parfois. Il faut, pour s’en rendre compte, lire un extrait du premier contrat signé avec le prince : « Le dit Haydn sera sous l’obligation de composer toute musique que pourra commander Son Altesse Sérénissime ». Alors, « le dit Haydn » trouve certainement dans la confidentialité du quatuor de quoi se libérer. Dans ses magnifiques « Quatuors du Soleil », crées en 1772, il invente de nouvelles harmonies, des rythmes étranges, laisse librement parler son cœur qui pleure ou rit, selon. Pour le jeune Mozart, ces quatuors sont un véritable choc et un secrète invitation. A cette époque là, il a bien sûr déjà nourri son art de multiples formes qu’il s’est génialement appropriées, mais, disons-le, et lui-même le dit : il n’est encore qu’ « un jeune et bien pensant Mozart ». Fasciné par la liberté de la démarche de Haydn, il s’essaie à l’imiter et compose en guise de réponse six « Quatuors Viennois » en 1773. Pour les musicologues, ces compositions sont une tentative peu concluante. L’admiration pour le père contraint le fils à honorer le modèle, sans oser s’affranchir encore de sa solaire suprématie.

Le duo de quatuors restera en suspens pendant une dizaine d’années : conversation à bas bruit, le temps pour Wolfgang d’une véritable maturation ; Le temps de la rencontre avec la musique de Bach, autre choc considérable. Le style galant de son époque lui apparaît alors bien fade. D’abord, il transpose les fugues du Maître puis en 1782, il s’y essaie et ses « fugues inachevées » montrent que rien ne va plus. Heureusement, l’ami Haydn lui sauve la mise. En prenant connaissance de ses « Quatuors Russes » en cette même année, Mozart comprend qu’on peut renoncer au contrepoint sans pour autant épuiser la densité de l’expression musicale. Dont acte. Les six « Quatuors à Haydn » cheminent vers la liberté, la mobilité et la profondeur inouïes d’une initiation intime et musicale. Ecoutez le dernier de la série, le bien nommé « Quatuor des dissonances ». Son introduction, surtout : saisissante, étrange, quasi atonale, presque « contemporaine ». Morceau emblématique du processus de création chez Mozart qui s’empare de la recherche harmonique, déjà très audacieuse, d’un maître admiré, et la pousse en ses ultimes limites. En 1790, les deux amis se retrouvent à Vienne. Pour Haydn, c’est l’occasion d’assister aux répétitions de Cosi Fan Tutte. Le 14 décembre 1790, la veille du départ de « papa » pour une tournée en Angleterre, Mozart éprouve de sombres pressentiments, et, quittant son ami, il ne peut retenir ses larmes, répétant sans cesse : « Je crains, papa, que nous ne nous voyions pour la dernière fois ».

Illustration : portrait de Mozart.

 

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