MUSICA MEDIANTE
Accueil du siteARCHIVES Musica Media N° 1-8, par Alexandra Musica Media N°2 - juin 2005
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Joseph Haydn et "L’esprit des Lumières
samedi 10 septembre 2005

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JOSEPH HAYDN ET «  L’ESPRIT DES LUMIERES ».

J. Haydn (1732-1809) ne fut ni un intellectuel ni un « philosophe » ; mais, esprit ouvert et sociable, il a adopté certains courants de pensée de son temps, en particulier l’ « Esprit des Lumières », qui se manifeste notamment dans « La Création ».

« L’Esprit des Lumières » du XVIII° siècle

Dans toute l’Europe de cette époque souffle un esprit nouveau. Il se définit surtout par opposition à l’ « obscurantisme » supposé des siècles précédents, caractérisé par l’ignorance, les préjugés, les superstitions, le fanatisme, les guerres de religion et la soumission des hommes à l’absolutisme borné des tyrans. Il se présente donc comme la volonté de diffuser l’éducation, le savoir, la tolérance, l’esprit de liberté et de critique, et le souci de concilier l’aspiration au bonheur avec le sens de la vertu, dans une perspective foncièrement optimiste tournée vers le progrès. Cet « esprit des Lumières » concerne donc aussi bien les mœurs, les arts, la politique, la religion que la philosophie. Il va s’exprimer dans des œuvres littéraires, des essais politiques ou philosophiques- par exemple en France, on peut citer ceux de Montesquieu, Diderot, Voltaire, Rousseau- mais il va particulièrement rayonner à partir de « salons » et de clubs où vont se rencontrer écrivains, artistes, savants, philosophes, hauts fonctionnaires, aristocrates. La franc-maçonnerie joue aussi un rôle important. Sa branche « spéculative » héritière de la franc-maçonnerie « opérative »des bâtisseurs de cathédrales, est née en 1717 à Londres et, plus ou moins tolérée, se répand dans toute l’Europe ; elle veut développer un humanisme cosmopolite, philanthropique et déiste, fondé sur les valeurs morales et intellectuelles ; elle réunit une partie de l’élite des différents pays dans le respect des convictions religieuses et politiques de chacun ; des membres du clergé s’y associent souvent, malgré les condamnations et excommunications émanant du Vatican en 1738 et 1751. Mais la franc-maçonnerie est divisée en courants différents : un courant « progressiste »et rationaliste qui se réclame de l’ « esprit des Lumières » et un courant plus traditionaliste et mystique davantage tourné vers le passé. Cette diversité affecte d’ailleurs aussi le mouvement des « Lumières » qui s’exprime différemment selon les pays ; par exemple en politique, il penche en Angleterre vers un libéralisme parlementaire ; Voltaire et Diderot sont favorables au « despotisme éclairé » de Frédéric II de Prusse (d’ailleurs franc-maçon) et de Catherine II de Russie, alors que le club des Jacobins s’orientera en 1789 vers la Révolution, puis la République...qui fera la guerre au roi de Prusse !

HAYDN à la rencontre de l’ « Esprit des Lumières »

D’origine très modeste, Haydn a pu intéresser, grâce à son travail et à son génie de musicien, les Princes austro-hongrois Esterhazy qui, à partir de 1761, le prennent à leur service et font de lui leur Kappellmeister, à Eisenstadt. Le travail y est harassant. Heureusement, la capitale, Vienne n’est pas très loin et c’est là qu’il va pouvoir faire des rencontres plus variées et instructives. Par exemple il y fréquente, à partir de 1780,le salon Greiner où il côtoie de nombreuses personnalités « éclairées », souvent membres de "loges" de la franc-maçonnerie de tendance "Aufklärung"(favorable aux " Lumières"), par exemple von Born qui aurait inspiré à Mozart le personnage de Sarastro dans la « Flûte enchantée » opéra de 1791 réputé « maçonnique ».C’est d’ailleurs en 1784 qu’il a rencontré Mozart (1756 -1791) qui l’appelait « Papa »et avec lequel il noue une amitié tragiquement brève mais réciproque, chaleureuse et admirative. Mozart devient franc-maçon en décembre de la même année, quelques jours avant que Haydn demande, lui aussi, son admission à une « loge » de tendance « progressiste ». Cette orientation correspond à sa conception novatrice du musicien : d’abord, l’artiste doit être libre, émancipé- et de fait, les Esterhazy, conscients du génie de Haydn reconnu dans toute l’Europe, deviendront pour lui plus des mécènes que des maîtres ; mais cette liberté doit être mise au service de la société ; le musicien doit être un philanthrope, une sorte de « grand-prêtre laïque » (Vignal), apportant aux hommes, un réconfort matériel et spirituel. « La musique peut aussi servir à faire le bien » écrit-il lui-même. Et d’ailleurs, les recettes de ses concerts seront souvent, à sa demande, versées à des œuvres de charité.

« La Création » (1798) et l’ « Esprit des Lumières »

Le texte de « la Création »-d’ailleurs initialement destiné à Haendel et que Haydn a ramené d’Angleterre- peut d’abord apparaître comme très traditionnel. Pour une grande part, il s’inspire directement de la Genèse » et de psaumes bibliques. Il proclame sans cesse la gloire du Dieu créateur. Ce sentiment religieux habitait d’ailleurs le catholique Haydn, qui en 1808, lors de sa dernière apparition en public à un concert où cette œuvre triomphait, aurait répondu aux ovations, en montrant le ciel : « Cela vient de là-haut, et pas de moi ». Pourtant, en même temps, apparaît nettement l’orientation « humaniste » de l’esprit nouveau, portée par son ami le libéral Van Swieten, qui, en accord avec lui, traduisit et adapta en allemand l’original anglais. Ainsi, avant même la création d’Adam et Eve (partie 3), le monde semble façonné par Dieu pour le service, le bonheur et l’émerveillement de l’homme (N°9) : la nature est fondamentalement belle et bienfaisante, thème que l’on retrouvera dans « Les Saisons » (1801) et qui exprime à la fois l’optimisme des Lumières et le sentiment préromantique de la nature que Rousseau exprimait par exemple dans « La Nouvelle Héloïse »en 1761. De plus, l’homme y apparaît comme l’image de Dieu, à la fois bienheureux et innocent, bien différent de l’homme déchu par le « péché originel », abondamment décrit par exemple dans les cantates du luthérien Bach. Et lorsque le péché est une seule fois évoqué (N°31) c’est comme une simple éventualité. On peut aussi remarquer l’apologie de la sensualité et de l’amour vécus par le premier couple humain (N°30). Enfin le thème de la lumière (« Es werde Licht !) »du N°2, outre son sens évidemment religieux, peut aisément être aussi interprété, dans le contexte des « Lumières », dans un sens historique et culturel d’une rupture entre les siècles d’obscurantisme et l’ère nouvelle de la raison, du savoir et de la liberté. C’est bien d’ailleurs ainsi que semble l’avoir compris l’Eglise d’Autriche qui, à l’époque, interdit que « La Création » soit donnée dans les églises. D’ailleurs, la franc-maçonnerie était interdite en Autriche depuis 1795. L’ « Esprit des Lumières »recule.

Bernard Dumoulin

On peut lire le (petit) Haydn de Barbaud (Le Seuil) et le (gros) Haydn de Vignal (Fayard)

 

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